Quand la rue devient une salle d’attente
Le mois de décembre rime généralement avec rassemblements, chaleur et traditions. Pour d’autres, c’est une période qui amplifie la solitude, la détresse. À l’approche des Fêtes, un homme ayant vécu une période d’itinérance à Granby a accepté de mettre ses mots sur ce que peut signifier être dehors et sur ce qu’un milieu comme l’Auberge sous mon toit peut apporter.
La première salle d’attente d’un système
Lorsqu’on lui demande ce que représente l’itinérance, il décrit une réalité assez brute, sans filtres, où chaque heure apparaît lourde.
“Pour moi, l’itinérance représente la première salle d’attente d’un système avant d’être pris en charge. Il y a zéro confort. On n’est pas à l’abri des intempéries et des bulles sociales des gens à l’extérieur. Il n’y a aucune bulle privée. Ça se peut qu’on soit inadéquats.”
Dans ses mots, on entend l’absence d’intimité, de sécurité. L’itinérance devient en quelque sorte un état de vulnérabilité avec un caractère permanent — une exposition au froid, mais aussi au jugement des gens qui passent au hasard, à tout ce qui est imprévisible. La sensation, celle d’être “en attente”, est forte : en attente d’aide, en attente d’une porte qui s’ouvre. En attente, mais jusqu’à quand?
Les Fêtes: entre lumière et blessures
Pour celles et ceux qui traversent une période difficile, l’approche des Fêtes peut devenir lourde : les invitations qui n’arrivent pas, les lieux où l’on ne se sent plus à sa place, la comparaison qui s’impose malgré soi. Pourtant, dehors, tout s’illumine. C’est peut-être ce contraste qui garde une petite porte entrouverte : l’idée qu’un réconfort est encore possible — même imparfait.
“Un mélange d’espoir et de tristesse. De tristesse quand on pense à ne pas être aimé pendant le temps des fêtes. Période de lumière, parce que c’est une période de réconfort.”
Un mois avant les Fêtes, alors en période d’itinérance, il se retrouve derrière les barreaux.
“Pendant ma période d’itinérance, pour me protéger, un membre proche de moi m’a fait mettre en prison. Au moins là, j’avais un toit.”
Ça frappe, ça dérange. L’angle mort: sans solutions accessibles, la sécurité…se retrouver là où on ne devrait jamais avoir à la chercher. Par défaut. Un rappel que l’itinérance n’est pas un “choix”, mais une suite d’impasses.
Un lieu réconfortant… et un lien d’aide
Arrivé récemment. À ses yeux, l’Auberge sous mon toit, ce n’est pas seulement un bâtiment. C’est une présence.
“Un lien d’aide polyvalent et une place réconfortante.”
L’essentiel: l’idée qu’on peut être accompagné sans être réduit à son passé, qu’on peut se déposer sans être jugé, qu’on peut reprendre souffle. L’itinérance isole. Les milieux d’accueil, eux, recréent du lien — et parfois, c’est ce lien qui rend toute la suite possible, qui donne l’occasion enfin de se projeter.
Embellir l’image de moi
La suite, il la voit. Un objectif à la fois, un pas à la fois. “Être en appartement.”
Mais il ajoute quelque chose de profond:
“L’Auberge sous mon toit est là pour embellir l’image de moi, qui est dénigrée, en société.”
Sa seconde bataille, trop peu visible : celle de l’identité. Quand on a vécu l’itinérance, il y a derrière nous une étiquette. On devient “le gars dans la rue”, “le problème”. L’accompagnement, c’est donc aider une personne à reconstruire l’image qu’elle a d’elle-même, légitime, capable à redevenir quelqu’un à ses propres yeux.
Un rappel, en décembre
Derrière l’itinérance, il y a des histoires. Des histoires qu’il faut écouter. Il y a des parcours difficiles, des hommes qui tiennent bon, qui espèrent encore et qui veulent avancer, un pas à la fois. Et il y a des lieux comme l’Auberge, qui offrent bien plus qu’un lit. Mais ces lieux, eux aussi, ont une limite : trop souvent, les places manquent — et la porte affiche complet.
Parce qu’au fond, quand quelqu’un dit que la rue est une “salle d’attente”, la vraie question devient: combien de temps accepte-t-on, collectivement, de laisser quelqu’un attendre dehors ?
En Estrie, le nombre de personnes ayant passé la nuit dans un lieu extérieur, la nuit du dénombrement d’octobre, est passé de 11 (2018) à 61 (2022) — un bond marquant en quatre ans (1) .
L’Auberge sous mon toit est une ressource pour hommes en situation de vulnérabilité. L’organisme dispose de 20 chambres fermées et propose des séjours allant de quelques semaines à 12 mois. L’Auberge propose un milieu de vie structuré et sécuritaire, de l’écoute et de l’accompagnement, afin d’aider chaque personne à reprendre pied et stabiliser sa situation.
(1): https://tmestrie.com/wp-content/uploads/2025/06/Etat-de-situation_portrait-EstrieVF.pdf